22 nov. 2010

Le crime contre l’humanité a-t-il un passé ?

Les 13e Rendez-Vous de l’Histoire se sont tenus à Blois du 14 au 17 octobre 2010 autour du thème « Faire justice ».

Dans ce cadre, la notion de crime contre l’humanité a fait l’objet d’une réflexion croisant l’histoire et la psychologie.

 

 

 

 

Compte rendu : « Les Rendez-vous de l’Histoire » BLOIS Octobre 2010
 
Débats et conférences :
Le crime contre l’humanité a-t-il un passé ?
 
Intervenants :
- Claire Andrieu, professeure d’histoire contemporaine à l’IEP de Paris,
- Marie-Françoise Baslez, professeure d’histoire antique à l’université de Paris XII,
- Claude Gauvard, professeure émérite d’histoire médiévale à l’université de Paris I - Panthéon-Sorbonne,
- Françoise Sironi, maîtresse de conférences en psychopathologie géopolitique à l’Université de Paris VIII.
 
Problématiques  :
Le crime contre l’humanité est-il une idée neuve au XXe siècle ?
Cette qualification est-elle liée à l’évolution historique, à l’identité des victimes ou à une conception de l’homme ?
Les auteurs de ces crimes se sont-ils appuyés sur des précédents ?
 
À l’époque contemporaine, qu’en est-il de la notion de crime contre l’humanité ?*
* Intervention de Claire Andrieu, professeure d’histoire contemporaine à l’IEP de Paris :
 
Aujourd’hui, cette notion est claire et bien établie ;
Il s’agit de crimes contre l’existence humaine, de crimes commis par un groupe en dehors du champ de la vie privée.
Les juristes doivent tenir compte de la gravité des actes commis, de la qualité des victimes, des faits qui peuvent être différents d’un cas à l’autre, du mobile qui peut-être racial, religieux ou politique.
 
Cette notion relève du droit international ou du droit de la guerre.
- 8 août 1945 : 1er texte juridique, établi au Tribunal militaire International à Nuremberg et à Tokyo
- 1964 : ce crime est déclaré imprescriptible
- 1984 : ce type de crime entre dans le droit français
- 1978 : établissement de la Cour Pénale Internationale ; ratifiée aujourd’hui par 114 États
 
L’expression d’humanité du genre humain a-t-elle toujours existé ?
Dans l’histoire, il y a ambiguïté sur le mot humanité.
Cette notion surgit en réaction à des périodes de grandes violences : guerres de colonisation et guerres de religion :
- 1531 : Bulle papale
- 18ème siècle : - Montesquieu, L’Esprit des lois (esclavage)
 - Dans L’Encyclopédie, article Tolérance ou Persécution
 - Mais c’est Victor Schoelcher, en 1885, qui fonde le terme lorsque qu’il écrit : « l’esclavage
 offense l’humanité ».
- Il y a malgré tout une anomalie ; il s’agit du texte de Kant de 1785, Métaphysique des mœurs. Kant y parle de « crime contre l’humanité », l’humanité étant définie comme l’espèce humaine. Sont évoqués là des crimes commis en dehors de tout contexte guerrier : le viol, la pédérastie, la bestialité.
- 1899 : La 1ère Convention Internationale dans le Droit de la guerre posera les préliminaires.
 
Dans l’Antiquité, qu’en est-il de la notion d’ « Humanité » ?*
*Intervention de Marie-Françoise Baslez, professeure d’histoire antique à l’université de Paris XII :
 
Platon a posé l’humanité du genre humain.
→ Il y a alors deux ouvertures possibles par rapport au sujet.
• L’Antiquité a pensé la catégorie du génocide mais sans la formuler.
Il s’agit de la guerre d’anéantissement, qui apparaît injuste quand le but ultime est la disparition complète de l’ennemi, en termes de populations, de bâtiments, de terres.
La référence est les guerres coloniales menées par Athènes et les guerres d’Alexandre en 335 contre les Thébains.
Platon, dans son livre La République, parle « de guerre juste », c’est-à-dire de guerre réglée qui protège l’avenir du vaincu.
Ainsi, la question du dérèglement, de la faute contre les règles, donc la question de la morale est posée dans l’Antiquité.
 
• L’Antiquité a aussi évoqué la notion de dignité humaine.
Mais cette notion est posée comme un axiome : elle n’a pas à être démontrée.
Dans les poèmes d’Homère, l’attitude d’Achille face au cadavre d’Hector est perçue comme un acte d’une extrême brutalité : il y déshumanisation de la victime, ce qui est une caractéristique du tyran. Cette déshumanisation de la victime est dénoncée comme une faute envers les dieux.
 
→ La limite à la réflexion entreprise sur le sujet est que l’Antiquité pense l’individu juridique mais la notion de droit naturel, de droits de l’homme n’existe pas.
La notion d’humain est discriminante, car à cette époque, tous les hommes ne sont pas reconnus comme des humains ; par exemple, les esclaves sont assimilés à des bêtes, ils peuvent donc être torturés.
L’Antiquité a pensé la distinction entre humain et dés-humain, mais pas entre humain et non-humain.
Si bien que n’apparaît pas la notion de Responsabilité. Cette notion est très diluée à l’époque. Si l’on regarde l’histoire d’Alexandre, on essaie de le dédouaner, en posant une échelle de gradation dans l’anéantissement, ce qui équivaut à un déclassement des responsabilités. Reste donc le jugement des Dieux : Alexandre meurt précocement car il a pêché ; son excès de cruauté est puni par Dionysos qui a été offensé. Les Dieux châtient donc le vainqueur.
 
 
Au Moyen Âge, qu’en est-il de la notion de crime contre l’humanité ?*
*Intervention de Claude Gauvard, professeure émérite d’histoire médiévale à l’université de Paris I - 
 Panthéon-Sorbonne
 
• Au Moyen-Âge, apparaît une définition du droit de la guerre.
- Au niveau de la religion, les évêques définissent à la fin du 10ème siècle un certain nombre d’actes à ne pas commettre.
- L’État définit des crimes. En 1357, il y émission d’une grande ordonnance royale qui reprend la litanie de la Paix de Dieu.
- Au niveau de la chevalerie, il y a le code, les lois de l’honneur. Ainsi, il ne s’agit nullement de tuer l’adversaire mais de le capturer afin de le rançonner. Lors de son emprisonnement, on le respecte afin d’en tirer des bénéfices. Les chevaliers doivent préserver l’honneur des femmes et ils doivent définir un droit de la guerre.
Évidemment, il y a toujours des débordements : c’est le cas de Louis VI, au 12ème siècle, qui incendie une église. Mais il devra faire pénitence : il y a sanction religieuse.
 
• Mais il y a un véritable basculement au début du 14ème siècle, lors de la Guerre de Cent ans.
On passe alors d’une guerre vengeresse à une guerre nationale. Et là, le but, c’est de faire le plus possible de morts afin de sceller la victoire (cf la bataille de Courtrai ou les stipendiés qui pillent quand on ne veut pas les payer). La guerre évolue car il y a une sanction par le corps.
La guerre a changé de sens, elle a laissé de côté l’humain.
 
 
A-t-on conscience de l’humain pendant le Moyen-Âge ?
Oui car existe souvent le mot dés-humain.
Les actes de sorcellerie ou les crimes contre nature sont jugés dans les tribunaux laïcs.
Ainsi le tyran est définit à partir d’un prototype, à savoir le tyran mythique, celui qui massacre des innocents.
La cruauté devient donc une notion morale et politique.
 
Existe-il alors au sein de la population un répondant à cette définition de la déshumanisation ?
Oui, toute la population adhère à la mise en place de ces notions normatives ; Un exemple probant est celui de Guillaume de Flavie, véritable tyran, tué par sa femme et dont les chroniqueurs à l’époque disent que ce que ce qui lui est arrivé est mérité.
 
 
Que penser des auteurs de crimes contre l’humanité ?*
* Intervention de Françoise Sironi, maîtresse de conférences en psychopathologie géopolitique à l’Université
 de Paris VIII,
Aujourd’hui les travaux des cliniciens attestent tous d’une absence de troubles cliniques chez les auteurs de crimes contre l’humanité. Certes, il peut exister une dépression, une paranoïa mais rien ne prédispose un individu à devenir un auteur de crimes contre l’humanité.
Seules ont été constatées des similitudes de comportement, à savoir :
- La désempathie
- Le besoin d’obéissance
- Le déni
- L’absence de sentiment de culpabilité
- Le vécu, avec acculturation brutale ou déculturation
Il semble certain, par contre, que pour déshumaniser l’autre, il faut avoir été soi-même déshumanisé.
Chez les auteurs de ce type de crime, il peut y avoir du remord, mais pas de culpabilité.
 
Aujourd’hui, les études sur ce type d’individu cherchent à prendre en compte à la fois la psychologie et les éléments du contexte social et politique. Il s’agit en effet d’articuler histoire collective et histoire singulière ; car il existe des hommes-système, c’est-à-dire que dans un système paranoïaque, l’homme devient consciemment ou inconsciemment paranoïaque.
 
 
Conclusion/ Questions :
- La notion d’humanité est-elle universelle ? Non
- Existe-t-il une universalité du crime contre l’humanité ? Non
- Le crime contre l’humanité fait-il partie de la culture humaine ?... Sûrement
 
 
 
Carole BASILE, PLP Lettres-Histoire, Académie de Créteil
 
 
This will be shown to users with no Flash or Javascript.